[Laïcité et citoyenneté]
Projets citoyens, qu’est-ce à dire?
La Lettre N°2 de mars 1999 a publié un article intitulé “Place aux
projets citoyens”, au moment où le CO organisait un séminaire de trois jours de
formation continue:“Ecole et citoyennetés”.
Hasard ou coïncidence, on tente, à deux reprises, de faire passer dans
l’enseignement secondaire genevois une nouvelle (?) conception de l’éducation
civique, en vertu d’une pédagogie qui entérinera l’ignorance des élèves en
matière de chose publique. Substituer à la traditionnelle réflexion sur les
institutions une pratique d’actions plus ou moins locales, plus ou moins
caritatives, revient à humer l’air du temps. Celui des médias et de politiciens
déboussolés qui, privilégiant l’humanitaire (admirablement spectaculaire) au
détriment du politique (qui exige le sens de la décision), font subir au
citoyen une formidable entreprise de décervelage, prélude à la dépolitisation
de la cité.
Passons sur l’adjectivation indue du nom citoyen, non sans remarquer au
passage que remplacer systématiquement civique
par citoyen(ne) conduit
immanquablement à la dévalorisation du nom.
Personne ne nie que l’école ait pour mission de former ses élèves à la citoyenneté. S’agit-il pour autant de
leur faire “intégrer” (?) les droits, les
devoirs, les libertés et les responsabilités qui leur échoient? Surtout,
cela se fera-t-il par la mise sur pied d’activités
liées à la citoyenneté? On se permet d’en douter fortement.
1. S’adressant aux élèves du postobligatoire (15-19 ans), l’école a pour
mission première de les guider dans l’approche rationnelle du champ du savoir.
L’instruction civique en fait partie. Comment la fonder en raison si on n’en
définit pas les concepts de base, et si on ne s’interroge pas sur ses
principes?
2. Dans le projet de brochure pour le CO, dont les “projets citoyens”
constituent assurément le prolongement, il est question de citoyennetés: quel est le sens de ce pluriel? Va-t-il de pair avec
les multiples définitions du nom citoyen qui
sont proposées à l’élève du cycle d’orientation?
3. Privilégier le projet d’activité
citoyenne au détriment d’une étude théorique, c’est supposer que l’école
est un espace où la démocratie peut être pratiquée, en fait simulée, de manière
fructueuse - étant acquis que l’école n’est
pas une institution démocratique. Seul ce qui n’a aucune importance peut
être abandonné à la décision des élèves, l’essentiel étant traité selon des
procédures où sont définies les pouvoirs décisionnaires de chaque degré de la
hiérarchie. On ne voit pas comment le système pourrait être modifié.
4. On est frappé que les droits
figurent en première place dans l’énumération de ce que les élèves sont
supposés “intégrer”. Voilà qui recoupe les propos de la plupart des
intervenants du séminaire précité: les enfants ont des droits. Par exemple, on
a à apprendre aux filles qu’elles ont le droit d’interdire aux garçons de leur
palper le corps contre leur gré. Assurément. Mais faut-il consacrer un cours
d’une année pour informer les jeunes élèves de leurs droits et devoirs respectifs?
N’y a-t-il pas plus urgent, à l’école publique?
Citoyen, nom ou
adjectif?
Aucune transformation dans l’usage de la langue n’est sans conséquence.
Ainsi, généraliser l’usage de citoyen en
tant qu’adjectif va bien au-delà du simple ajout d’une catégorie grammaticale:
c’est la conception même du mot citoyen qui est ici en jeu.
Un peu d’histoire, d’abord: “citoyen” a bel et bien été adjectif en
français, ce à deux reprises: quelques années à la fin du 12e siècle, où son
synonyme citadin l’a fait
disparaître; pendant la courte période monarchique de la Révolution française,
où, accolé à roi, le terme a désigné, en la personne de Louis XVI, un monarque
renonçant à l’absolutisme et acceptant d’exercer son pouvoir sous le regard et
le contrôle non de sujets, mais de citoyens. Bref, un roi démocrate.
L’expression a, semble-t-il, disparu avec Louis XVI. Surtout, il semble bien
qu’on pourrait également considérer roi
citoyen comme un nom composé formé de deux substantifs apposés, auquel cas
citoyen ne serait en rien un
adjectif.
Depuis quelques années, l’adjectif citoyen
accompagne toutes sortes de noms, se substituant à l’usuel civique. Rendez-vous citoyen,
action citoyenne, achat citoyen, pratique citoyenne, j’en passe et des meilleures: accommodé à toutes les
sauces, l’adjectif citoyen ne veut
plus dire grand-chose, donnant aux noms qu’il qualifie une connotation
vaguement morale ou vaguement politique. Au-delà de l’effet de mimétisme et de
mode, pourquoi ce changement de catégorie grammaticale? Rappelons que les noms latins civis (= citoyen) et civitas
(= cité) sont à l’origine de nombreux mots français, dont cité (qui a donné citoyen)
et civique (dont on voit bien qu’il
dérive directement du mot latin signifiant, précisément, citoyen). A quoi bon, dès
lors, adjectiver citoyen? On a
prétendu qu’il fallait conjurer la mauvaise réputation d’une discipline
scolaire peu ou prou tombée en désuétude: l’instruction ou l’éducation civique. Mauvaise réputation pour qui? Le
débat ne concerne en fait qu’une poignée de pédagogues. Surtout, le fait
qu’une discipline scolaire ait un contenu obsolète à tel moment de son histoire
implique-t-il qu’on doive la rebaptiser? Doit-on renoncer à enseigner le latin chaque fois qu’on change de
méthode ou de manuel?
Le problème se situe ailleurs, me semble-t-il. Un substantif, c’est un
vocable désignant une catégorie d’êtres ou de choses appartenant à un groupe
défini par un certain nombre d’attributs et de qualités. Un adjectif, c’est un
vocable désignant précisément une qualité attribué ou attribuable à tel ou tel
substantif. On le voit, si le nom citoyen
peut s’employer seul (“Les droits de
l’homme et du citoyen”), l’adjectif, lui, n’a pas d’existence autonome. Le
substantif citoyen désigne le statut
(à la définition variable) d’un être humain appartenant à une communauté
politique. L’adjectif, essentiel ou accidentel, ne fait que qualifier un acte
ou une attitude.
En l’espèce l’adjectivation de citoyen me semble, ipso facto, dévaluer le substantif. Si cette hypothèse est
correcte, la chose est des plus graves.
François Truan
Maître de français au collège de Genève
Les droits de l’homme contre les droits
de l’homme?
Les célébrations auxquelles donne lieu le cinquantenaire de la Déclaration universelle des droits de
l’homme et du citoyen mettent en avant ses nombreuses, trop nombreuses
violations. Rien de plus légitime. Mais que faire face à ceux qui exigent sa
protection tout en proclamant (ou en laissant entendre, ce qui est pire) qu’ils
lui dénient toute valeur? On a beau dénoncer le double langage et s’indigner
que la Déclaration soit
instrumentalisée, rien n’y fait: des persécutés affichant leur mépris les
droits de l’homme, des réfugiés dont l’idéologie foule ouvertement aux pieds
les valeurs auxquelles la Déclaration se
réfère explicitement (par exemple, les islamistes algériens réclamant le droit
d’asile), exigent d’en bénéficier.
La question se pose: a-t-on le droit de refuser à qui que ce soit la
protection à laquelle tout homme a droit? Foin d’angélisme, la réponse est
oui. Dans l’exacte mesure où la Déclaration
elle-même prévoit une limitation des droits de l’individu. Rappelons au passage
qu’en termes juridiques, la Déclaration
universelle des droits de l’homme et du citoyen concerne exclusivement les
rapports que l’État est amené à entretenir avec les citoyens, et
réciproquement. En aucun elle ne concerne les rapports, plus ou moins
abstraits, plus ou moins concrets, qu’entretiennent les hommes entre eux. Si
droits de l’homme il y a, ce ne sont que les droits du citoyen vis-à-vis de
l’État susceptible de les lui dénier.
L’article 29 de la Déclaration précise
que les droits individuels peuvent être limités par les “droits et libertés d’autrui” ainsi que par “les justes exigences de la morale, de l’ordre public et du bien-être
général dans une société démocratique”. L’article 14 stipule que le droit
d’asile “ne peut être invoqué dans le cas
de poursuites réellement fondées sur un crime de droit commun ou sur des
agissements contraires aux buts et aux principes des Nations unies”. L’article
30, enfin, conclut qu’”aucune disposition
de la présente déclaration ne peut être interprétée comme impliquant pour un
État, un groupement ou un individu un droit quelconque de se livrer à une
activité ou d’accomplir un acte visant à la destruction des droits et libertés
qui y sont énoncés”.
Les rédacteurs de la Déclaration
n’étaient pas des enfants de chœur. Ils savaient que tout texte législatif
porte en soi de quoi s’autodétruire. Ils connaissaient le paradoxe de la tolérance,
qui laisse pantois quiconque se demande quoi faire lorsqu’un de ses ennemis
s’en sert pour imposer le règne de son intolérance. On répondra par le
démontage sec qu’en fait Voltaire dans son “Traité sur la tolérance”: “Pour qu’un gouvernement ne soit pas en droit de punir les erreurs
des hommes, il est nécessaire que ces erreurs ne soient pas des crimes; elles
ne sont des crimes que quand elles troublent la société: elles troublent cette
société dès qu’elles inspirent le fanatisme; il faut donc que les hommes
commencent par n’être pas fanatiques pour mériter la tolérance.”
François
Truan
Décembre 1997 - octobre 2000