[Les carrés confessionnels dans les cimetières]
Cette lettre a été adressée le
14 octobre 1999 au journal Le Courrier, qui devait la publier ultérieurement.
Elle fait référence à la décision du Conseil municipal de la Ville de Genève du
12 octobre 1999 d'assouplir la loi sur les cimetières en faveur des
minorités religieuses, notamment en favorisant les carrés confessionnels juifs
et musulmans, ce qui est illégal. Le communiqué du Conseiller
administratif Manuel Tornare de janvier 2001 devait ajouter à ses
justifications ultérieures que "la bataille contre l'intégrisme laïc (sic)
doit s'enraciner dans l'histoire locale". Merci pour nous...
Nous nous réjouissons qu'une
majorité des municipaux envisage d'assouplir la loi sur les cimetières qui
discrimine actuellement certaines minorités. C'est bien dans ce sens que nous
étions intervenus en son temps auprès de la commission concernée. En effet,
l'Etat laïque (et non "laïc, terme du lexique ecclésiastique...),
indifférent aux rites, garantit le principe "ni discrimination, ni
privilège".
Toutefois, et en vertu de ce
même principe, il nous parait impossible d'accorder à quelque confession ou
non-confession que ce soit la jouissance de carrés à l'intérieur de l'espace
public, par définition propriété commune de tous les citoyens indépendamment de
leurs différences. Outre le fait que cela mène à des problèmes insolubles
intra- et interconfessionnels, qui menacent effectivement l'ordre public, le
droit à la différence, que la laïcité protège dans la sphère privée, ne saurait
justifier une quelconque différence de droits. Si donc rien ne s'oppose à ce
que des tombes soient diversement orientées, on doit pouvoir y ensevelir aussi
des citoyens de toutes les confessions, voire d'aucune confession, pour qui
l'orientation reste accessoire.
En vertu du même principe et de
l'égalité de traitement, il est à craindre qu'il soit impossible d'établir
des sépultures permanentes. Rien ici d'antilaïque, mais dans un territoire
déjà exigu cela pose un problème incontournable d'emprise au sol. Surtout,
on ne saurait accorder un privilège à certaines confessions et le refuser
à d'autres. Pourquoi les chrétiens n'auraient-ils pas droit à leur tour à
des sépultures permanentes ? Toute discrimination est négative, y compris
la discrimination positive. Ce à quoi tout citoyen est naturellement sensible.
Par ailleurs, ce n'est pas aux
communes de légiférer en cette matière, mais au canton, autrement dit au Grand
Conseil. Or on voit mal comment notre législatif pourrait ignorer l'arrêt du
Tribunal fédéral du 7 mai 99(125 Ia 300), au terme duquel "il n'existe
aucun droit d'obtenir dans un cimetière public une sépulture conforme à
l'islam, notamment garantie pour une durée indéterminée (...)". Décision
qui s'applique, bien entendu, à n'importe quelle autre confession en vertu de
la généralité de la loi.
Enfin, l'angélisme des Verts et
les envolées de M. Tornare forcent le respect de tous les humanistes, mais on
ne saurait ignorer qu'au-delà des communautés réelles, il existe un intégrisme
multiculturel et un lobby confessionnel qui visent sciemment à détruire la
laïcité au nom du communautarisme. Il serait bon que notre générosité et notre
tolérance n'aillent pas jusqu'à l'aveuglement complet.
Nous invitons donc tout ce joli
monde à regagner la surface de la terre, y compris pour parler de ce qui se
passe un peu plus bas.
Yves Scheller, François Truan