[Sur la mixité à l’école]

Dossier “Classes de garçons?”, l’Hebdo du 27 août 1998

On a beau multiplier les critères de discrimination - religion, opinion, origine - rien ne vaut la bonne vieille discrimination sexuelle. Une manière de retrouver le bon vieux temps, rassurant par définition. Isolons donc le sexe masculin à l’école, et le sexe (faible) sera bien gardé.

Énoncée ainsi, la proposition n’est évidemment plus acceptable. On l’habillera donc d’arguments “objectifs”: les garçons à l’école “détiennent le record des taux de suicide, d’échecs scolaires et de troubles comportementaux”. La faute à qui? Aux filles et au taux de testostérone que leur simple présence fait monter chez les futurs mâles. Il faut donc séparer les garçons des filles.

Les puritains de tous poils ne disent rien d’autre pour imposer la séparation des sexes. Non seulement à l’école mais dans tous les secteurs de la vie sociale. La pré­sence féminine étant une occasion de trouble pour tout mâle normalement consti­tué, il convient de la réglementer rigidement, si l’on ose dire.

Mais foin de l’obscurantisme, nos pourfendeurs de la mixité n’ont rien à voir avec ces vieilles barbes religieuses. Résolument modernes, ils tiennent un discours scien­tifique, invoquant tour à tour qui la génétique, qui la biologie, qui la psychologie, qui la sociologie. Une génétique masquant à peine son néo-racialisme (les mâles des mammifères, donc humains, sont par nature plus agressifs que les femelles); une biologie idéologique (des différences d’aptitudes et de goûts entre filles et garçons lors de certains apprentissages auraient leur source dans des différences de struc­tures des cerveaux masculin et féminin); une psychologie abusivement étendue au champ social (la prédominance des femmes dans les institutions formant les futurs mâles priverait ceux-ci de références masculines); une sociologie différentialiste (l’école doit pratiquer la “discrimination positive”, c’est-à-dire faire en sorte de compenser les déficits dus aux appartenances communautaires). Bref, la séparation des sexes ne présente que des avantages: les garçons vivraient enfin au grand jour leurs prurits acnéiques tout en s’adonnant à l’abstraction; les filles, désormais pro­tégées de leurs brutaux congénères, pourraient enfin, en toute sérénité, rêver des héros peuplant les interminables romans qu’elles affectionnent, choisir entre le tri­cot et le macramé, parler chiffons et pleurer Lady Di.

Cela se confirme malheureusement jour après jour: les adeptes de la différence sont les pires ennemis de l’égalité.

Yves Scheller, président

et François Truan, vice-président

de l’Association suisse pour la Laïcité