[Sur la parité hommes-femme]
Article “Les Etats entravent une meilleure
représentation des femmes au parlement”, “Le Temps du 3 12.1998
Vous avez raison de fustiger les
arguties de nos sénateurs pour différer l’introduction des quotas féminins dans
les listes électorales. Éluder un débat n’a jamais fait avancer quelque cause
que ce soit.
Il est vrai que si les sénateurs
suisses abordaient le problème de front, ils devraient accepter de passer une
fois de plus pour les réacs qu’ils sont pour la plupart. Les quotas féminins
sont dans l’air du temps, surtout dans la gauche bien pensante. Au point qu’on
n’ose de moins en moins s’y demander si cette discrimination, fondée sur le
sexe, est légitime ou efficace. Légitime, certainement pas: le principe
d’égalité ne souffre pas d’exception, fût-elle provisoire. Efficace? Rien n’est
moins sûr. Les règlements qui, aux États-Unis, favorisent les communautés
socialement défavorisées (les Noirs et les Chicanos) sont systématiquement
remis en cause par ceux-là même qui en bénéficient. Ce du fait qu’on ne peut
pas ne pas se demander si un diplôme obtenu sur cette base sanctionne la
compétence ou l’origine communautaire. Cruelle incertitude, pour les intéressés
et, surtout, pour les employeurs potentiels.
Les discriminations
socioprofessionnelles dont les femmes sont encore victimes en Suisse sont
évidemment scandaleuses. Mais ce n’est pas une mesure politique symbolique qui
y remédiera, bien au contraire: ceux qui au mépris de la loi laissent perdurer
ces discriminations pourraient ainsi se doter à bon compte d’une rassurante
bonne conscience.
Le peuple suisse
va bientôt se prononcer sur l’initiative dite de la parité. Elle sera sans
doute rejetée (ses partisans considéreraient 20% de oui comme un succès). Comme
d’habitude en Suisse, les Neinsager
formeront un ensemble hétéroclite. Parmi eux, les traditionnels misogynes
antiféministes.
Bien qu’il ne fasse pas bon d’être vu
en leur compagnie, osons l’avouer: nous nous opposons à la parité. Au nom d’un
principe démocratique de base: en l’espèce, l’égalité de l’homme et de la
femme.
Notons d’abord que l’instauration de
quotas paritaires oblige à désavouer après coup le corps électoral: si celui-ci
n’élit pas un nombre de femmes égal à celui des hommes, des femmes non élues prennent
la place d’hommes élus. La parité revient ainsi à bafouer en toute légalité la
volonté du peuple - y compris, d’ailleurs, s’il préfère se faire représenter
par une majorité de femmes!
Par ailleurs, qui dit quotas dit
discrimination. Positive pour les uns, négative pour les autres. Un système de
quotas a permis, aux États-Unis, l’accession à l’Université d’un plus grand
nombre d’étudiants issus des classes défavorisées. Mais il a eu son effet
boomerang. Mis en concurrence avec un candidat blanc, tel Noir ou tel Chicano
préféré au nom de la discrimination positive pouvait légitimement se demander
s’il devait son inscription à ses compétences ou à son origine sociale. Une
question à laquelle le marché du travail a donné sa réponse: la plupart des employeurs
se sont mis à n’engager que des diplômés blancs: ayant échappé à la
discrimination négative, ils ne pouvaient qu’être meilleurs. Bref, les quotas
se sont retournés contre leurs bénéficiaires, qui en ont demandé l’abolition.
A cet argument anticommunautarisme, on
oppose que les femmes ne forment pas une communauté comme les autres, que la
différence sexuelle traverse toutes les autres différences, et que ne pas
admettre paritairement les femmes dans la vie politique, c’est privilégier la
traditionnelle citoyenneté masculine, phallocratique depuis des siècles.
Mais sur quoi repose la qualité de
femme? Sur la différence biologique. Or “ce
n’est pas au Parlement des Tigres, au Sénat des agneaux, à l’Assemblée
régionale des gastéropodes ou au conseil municipal des monocotylédones que nous
souhaitons voir siéger davantage de citoyennes, c’est dans les institutions
politiques des êtres vivants du genre humain - institutions créées à chaque fois, en contradiction, en opposition
et en rupture précisément avec les lois
de la Nature. “ (Liliane Kandel, “Sexe, nature - et amnésie”, in Jacqueline Amar (sous la direction
de), Le piège de la parité, coll.
Pluriel, Hachette, 1999.
Leur initiative ayant échoué, les
partisans de la parité ne manqueront pas de déplorer le conservatisme des mâles
suisses. Il faudrait plutôt, d’une part exiger la stricte application des lois
réprimant la discrimination sexuelle, notamment sur le plan professionnel;
d’autre part mettre en place des mesures sociales à même d’alléger les tâches
familiales traditionnellement dévolues aux femmes (crèches plus nombreuses et
meilleur marché, congés maternités ou paternité décents, mesures fiscales
favorisant l’engagement d’aides familiales et pénalisant moins le deuxième
salaire, etc.). Faute de quoi l’égalité de l’homme et de la femme, donc la
possibilité pour celle-ci d’entrer dans la vie publique, restera un vœu pieux.
Yves Scheller, président
et François Truan, vice-président
de l’Association suisse pour la laïcité
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