[Sur le communautarisme]
Communautarisme ou démocratie?
La querelle déclenchée par la rédaction de l’article sur l’égalité, dans le
processus de révision de la constitution suisse (le Temps du 19.03.1998), est exemplaire. Étant admis qu’une loi
est, par définition, générale, l’histoire du droit positif amène les
législateurs d’aujourd’hui à se méfier néanmoins des formulations trop
générales: on sait bien que les groupes au statut pas encore assuré courent le
risque non négligeable d’échouer à faire reconnaître et surtout, à faire entrer
en vigueur des droits qui leur ont été longtemps déniés. Mais cette crainte de
ne pas être reconnu ne peut qu’inciter tout groupe à réclamer d’être mentionné
dans la loi, ce afin d’être explicitement reconnu comme communauté à part
entière.
Pour l’article controversé sur l’égalité, on remarquera que l’éventail des
formulations proposées va du laconisme du Conseil des États (“Tous les hommes sont égaux devant la loi.
Nul ne doit subir de discrimination.”) à un apparent souci d’exhaustivité
du Conseil national, à qui tient à cœur, semble-t-il, de n’oublier personne: ne
va-t-il pas jusqu’à préciser les domaines où l’égalité des sexes doit être
effective?
Il y a toutefois des communautés qui, faute d’être explicitement mentionnées
par le projet rédactionnel, se sentent lésées. Notamment les handicapés et les
homosexuel(le)s. Trop souvent victimes de discrimination, pour des causes de
natures évidemment différentes, les uns et les autres craignent de voir, pour
longtemps encore, leurs droits non reconnus par la loi.
Mais faut-il vraiment que tous les groupes dont les membres sont susceptibles
d’être discriminés en raison de leur appartenance soient explicitement
mentionnés dans la loi? Les principes de non discrimination que formule le
Conseil fédéral ne suffisent-ils pas? Notre exécutif propose: “Nul ne doit subir de discrimination du fait
notamment de son origine, de sa race, de son sexe, de sa langue, de sa
situation sociale, de ses convictions religieuses, philosophiques ou politiques
ou du fait d’une déficience corporelle ou mentale.” Il me semble que
chacun, à quelque groupe qu’il appartienne, peut se sentir concerné par cette
très large formulation, un notamment
préservant les droits de tous ceux que la loi ne mentionne pas expressément.
François Truan
Vice-président de
l’Association suisse
pour la laïcité
Le Temps du 30.09.1998 - Articles sur l’assassinat d’Idil et sur
le droit des morts musulmans
Vous interrogeant sur la mort d’Idil Mohammed Mah, vous rappelez avec force
qu’il ne saurait y avoir d’intégration réussie sans échanges loyaux et
respectueux entre les deux partenaires du processus, l’étranger demandeur et le
pays d’accueil.
Vous posez là une question capitale, mais il nous semble que vous n’y
apportez pas la bonne réponse. En insistant, non sans mauvaise conscience, sur
le brouillard d’incompréhension qui entoure la culture d’Idil et de son mari,
vous vous faites entre les lignes le chantre du droit à la différence. Un droit
qui ne peut que mener à la différence des droits. Il faut pourtant se rendre à
l’évidence: Idil est morte victime de lois archaïques dont elle était en train
de récuser l’inégalitarisme foncier. C’est son mari et lui seulement - pour
autant que sa culpabilité se confirme - qui est responsable de sa mort. En
aucun cas les acteurs sociaux ayant accompagné la jeune femme dans son désir
d’autonomie et sa volonté d’intégration. Si regret il doit y avoir, c’est de
n’avoir pas su ou pu amener le mari d’Idil à accepter la règle du jeu démocratique.
Notamment la loi autorisant tout homme et toute femme, quels que soient son
passeport et son pays d’origine, à rompre son union conjugale.
Dans le même numéro du Temps,
vous consacrez un article aux difficultés auxquelles les musulmans de Suisse
se heurtent pour procéder à l’enterrement rituel de leurs morts. Selon vous, la laïcité en serait, à
Genève, l’unique responsable. Les laïques, une fois de plus, passent pour
d’affreux bouffeurs de religions. Or la laïcité est, par définition,
respectueuse de toutes les croyances. En l’espèce, aucun des rites funéraires
de l’islam n’est incompatible avec la laïcité. L’interdiction d’inhumer dans
un linceul relève de la seule prophylaxie. Les musulmans l’ont d’ailleurs bien
compris, qui acceptent d’enterrer leurs morts dans des cercueils. Quant à l’impossibilité
de garantir aux musulmans une sépulture éternelle, elle est due uniquement à
l’exiguïté du territoire communal genevois, laquelle ne permet pas d’agrandir
les cimetières à l’infini.
Yves Scheller, président
et François Truan,
vice-président
de l’Association
suisse pour la Laïcité