[Sur la volonté d’une institutrice genevoise de porter le voile à l’école]

 

 

Le voile islamique est une machine de guerre contre la démocratie

Le 28 février dernier, sous le titre “Les intellectuels, l’islam et l’Algérie”, vous avez pu­blié un article de M. Hani Ramadan dans lequel il minimise la responsabilité des islamistes dans les massacres quotidiennement commis en Algérie; le 13 mars, dans votre rubrique “courrier”, une lettre du même dans laquelle il se déclare, une fois de plus, choqué par l’interdiction signifiée à une institutrice de porter en classe le voile islamique. Tout est lié, hélas: dans les deux écrits que vous avez accueillis, M. Hani Ramadan, citoyen suisse, révèle ce pour quoi il milite: l’appli­cation littérale du droit islamique et la reconnaissance de sa supériorité sur toute loi démocra­tiquement votée, laquelle a pour vice rédhibitoire de n’être qu’humaine.

Commençons par la question du voile. J’ai beau lire et relire les deux citations coraniques li­vrées au scepticisme des non musulmans, je constate que dans la première, il est simple­ment enjoint aux croyantes de rabattre leurs voiles sur leurs poitrines; et que dans la se­conde, il leur est dit de se couvrir de leurs voiles sans qu’il soit aucunement précisé quelle(s) partie(s) du corps est (sont) visée(s) dans ce qui, d’ailleurs, est énoncé davantage comme une recomman­dation que comme une injonction.

Citation pour citation, donnons la parole à M. Soheib Bencheikh, grand mufti de Marseille, une autorité en la matière. Interrogé sur l’éventuel fondement religieux de l’obligation que certains musulmans font aux femmes de porter le voile, le théologien répond sans la moindre équivoque: “Il ne s’agit pas de l’islam, mais d’un machisme méditerranéen doublé d’une vision archaïque du droit musulman. Il est anormal que cette interprétation des textes sacrés, faite pour une société qui n’existe plus, reste telle quelle. C’est comme si, aujourd’hui, la France continuait d’appli­quer une juridiction remontant à l’Inquisition ou aux préceptes en vigueur à l’époque des Croi­sades. Les islamistes s’appuient sur une théo­logie qui n’a plus lieu d’être. Ils appliquent à la lettre un droit canon archaïque.” [1]

Ajoutons ceci: deux États musulmans interdisent aux femmes de porter le voile dans les lieux publics: la Turquie, où la loi, qui a plus de 60 ans, fut décrétée pour que la Turquie devînt un état moderne et laïque; et, récemment, la Tunisie, afin que fussent évitées les in­évitables dé­rives intégristes liées au port de ce très fort emblème politico-religieux.

Preuve s’il en fallait que le voile islamique, qu’on le désigne sous le nom de hidjab, tchador ou tchadri [2], est bel et bien pris pour ce qu’il est par les Musulmans laïcs [3]: le symbole voyant et intolérable d’une vision archaïque et rétrograde de la religion et des textes sa­crés. Le voile est ainsi un attribut vestimentaire signifiant pour la femme qui s’en revêt qu’en le portant en pu­blic elle milite, qu’elle le veuille ou non, pour l’inégalité de l’homme et de la femme [4] . Une in­égalité que souhaitent définitivement institutionnaliser, de gré ou de force, par la terreur mili­taire le plus souvent, quelques lecteurs obtus, rétrogrades et criminels du Coran. Et c’est ce symbole insultant pour la Constitution suisse dont il fau­drait autoriser le port à l’école? Il ne s’agit aucunement d’une anodine pièce de vêtement par ailleurs en vente dans n’importe quelle grande surface [5], mais bel et bien d’un uniforme politico-religieux devenu, en une vingtaine d’années (exactement depuis 1979, année de la Révolution iranienne) l’un des signes de rallie­ment de l’internationale islamiste [6]. Il n’y a pas lieu, en l’espèce, de se voiler les yeux.

J’en veux pour preuve une récente polémique chaux-de-fonnière, qui a vu le père d’une élève à qui la commission scolaire avait interdit de porter le voile à l’école, se répandre en recours et clameurs indignées. Et, ce faisant, ameuter quelques irénistes bien-pensants, dont le président du DIP neuchâtelois, pour qui la tolérance implique que le droit à la dif­férence l’emporte haut la main sur les lois de la République. Mais à en croire les journa­listes de la TSR ayant enquêté sur lui, le père en question, citoyen palestinien, aurait été expulsé d’Italie pour risque d’at­teinte à la sûreté de l’État, et serait membre de trois orga­nisations islamiques. Curieusement, la presse écrite de Suisse romande, qui s’est largement fait l’écho de la polémique, n’a pas repris cette information, pourtant capitale. Curieusement aussi, ce musulman est actuellement le seul à faire pareil bruit autour d’un voile par ailleurs imposé, semble-t-il, à l’adolescente.

Venons-en à l’Algérie. Le port du voile y est souvent, pour les femmes, une question de vie ou de mort: nous savons bien qu’une position radicale sur le voile va souvent de pair avec le fanatisme militant, donc mortifère. Dans l’interview citée ci-dessus, M. Soheib Bencheikh évoque les mas­sacres perpétués par les islamistes du GIA et donne une explication au fait qu’ils sont commis de préférence la nuit: “Ils [les islamistes algériens] font des razzias pendant la nuit, car un texte attribué par la tradition orale au Prophète affirmerait - mais personnellement je n’y crois pas - que, s’il fait nuit et que l’on ne dis­tingue pas entre hommes, femmes et enfants, il ne faut faire aucune différence. Voilà pour­quoi ils tuent même les vieillards. Selon ce droit archaïque, les femmes constituent un bu­tin de guerre. Pour cette raison, beaucoup d’entre elles sont ré­duites à l’esclavage. Elles sont chosifiées, considérées comme leurs biens.” [7] Voilà où mène la lecture littérale d’un texte sacré à l’authenticité douteuse.

On ne manquera pas de nous reprocher de pratiquer l’amalgame entre islamistes criminels et musulmanes et musulmans pour qui le port du voile est un simple geste de piété. Mais ce ne sont tout de même pas les démocrates qui ont fait du voile islamique l’étendard de cette poignée de musulmans qui ont pour objectif non seulement d’instaurer la théocratie chez eux mais aussi d’abattre la démocratie en Europe. C’est bel et bien l’Iran et ses séides. Les musulmanes et mu­sulmans sincèrement dévots, donc soucieux d’être considérés comme des citoyennes et des ci­toyens responsables et respectueux des lois du pays qui les accueille ou dont ils possèdent la citoyenneté, ne peuvent pas ne pas le comprendre.

Aux Pharisiens qui tentaient de mettre Jésus en difficulté vis-à-vis soit des Juifs soit des Ro­mains en le sommant de se prononcer sur la légitimité de l’impôt impérial, Jésus ré­pondit: “Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu.” Et l’Évangéliste Marc de conclure: “Et ils étaient fort surpris à son sujet.” [8]

François TRUAN

Vice-président de l’Association suisse

pour la laïcité

 

 



[1] Magazine “Elle” du 2 mars 1998.

[2] Respectivement au Maghreb et au Proche Orient; en Iran; en Afghanistan.

[3] Il y en, ici comme ailleurs, même si les menaces qui pèsent sur eux les obligent souvent, trop souvent, à rester discrets.

[4] Par exemple, ces interdits édictés par les Talibans d’Afghanistan (liste non exhaustive). La femme n’a pas le droit d’avoir des oiseaux à la maison; de sortir sans avoir le corps entièrement couvert; de marcher dans la rue non accompagnée de son mari, de son frère ou de son père; de jouer au cerf-volant; d’aller à l’université; de porter des talons; de travailler; de prendre l’autobus; d’être soi­gnée dans les mêmes hôpitaux que les hommes; de posséder des photos; d’être soignée par un homme (un chirurgien a eu les mains brisées pour avoir soigné une femme); de porter des chaus­settes blanches; d’écouter la radio; de prendre un taxi; d’écouter de la musique; de regarder la télé­vision; d’aller à l’école; de faire de la bicyclette ...

[5] L’institutrice genevoise décrivait ainsi le voile islamique qu’elle prétendait arborer en classe au nom de ses convictions religieuses. Le Tribunal fédéral a fait pièce à ce qui apparaît comme un ma­gnifique exemple de duplicité.

[6] C’est d’ailleurs le sens  que suggère l’une des sourates citées par Hani Ramadan, le voile y étant présenté comme “le meilleur moyen de se faire reconnaître”.

[7] Interview citée.

[8] Marc, 12, 17.