Bulletin de l'Association suisse pour la laïcité
Association Suisse
de la Laïcité
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Rédacteur responsable: François Truan
Table des matières
" Mai 68 est le berceau de
la nouvelle société bourgeoisie. "
Régis Debray
On l'a trop oublié, et dans l'ambiance du moment, cela passera pour grandiloquent,
mais l'école publique, gratuite, obligatoire, et donc vouée à
l'instruction de tous, est le premier instrument de notre citoyenneté.
Or cette école est menacée par l'idéologie contemporaine.
Elle se renie elle-même comme institution, dénigre la raison, défigure
la culture et caricature la citoyenneté. Alors qu'elle coûte cher
aux contribuables, la qualité de son enseignement devient médiocre.
Pourquoi ?
Un petit détour par Mai 68. Non pour condamner, comme tant de revanchards,
mais pour comprendre. Le mouvement, souvent réduit à ses aspects
festifs, était d'abord civique et démocratique. Si Mai a remis
en cause les idées d'Ordre, de Nation, de Classe ou de Prolétariat,
c'était au nom de la liberté et de l'égalité. On
y a décoché des flèches acérées à
la croissance continue, à la technocratie. On y a critiqué sévèrement
la société de consommation et le discours économiste -
ce dont on devrait se souvenir avec plus de fidélité. On y a mis
à mal un conservatisme social et une batterie de préjugés
qui semblaient indéracinables. Grâce à Mai, dont nous sommes
tous les héritiers, nous vivons mieux que les générations
précédentes. Ne pas le reconnaître serait ingrat, et d'abord
faux.
C'est pourtant à cause de
Mai aussi que nous vivons plus mal. Alors, Mai ? Révolution ou restauration
? Les deux, Sire. L'histoire a ses manies, les révolutions leurs dérives.
Les négociants, leurs ruses.
Après que la "classe ouvrière" eut quitté les
barricades au milieu du combat pour rallier la société de consommation,
les jeunes prophètes se consolèrent dans le laboratoire de la
société américaine, où explosait le "sociétal"
(mouvement hippie, féminisme, écologie, minorités etc.).
Cela reposait de la discipline de parti, c'était ludique, radical, sans
danger pour l'économie. Cela autorisait le repli sur le privé
et promettait une "réalisation de soi" vaguement mystique.
Le néolibéralisme, qui devient doctrine gouvernementale au tournant
des années 80 (Thatcher 1979, Reagan 1980), procède aussi de cette
société-là. Le capitalisme, depuis toujours, sait s'adapter
aux crises et récupérer à son profit les revendications
du moment 1.
Hostiles à l'Etat, anticonformistes, anti-autoritaires, les uns rejetant
les lois comme des freins au développement individuel, anarcho-libertaires
et anarcho-capitalistes se sont longtemps ressemblés, avant de s'assembler
2. Le réflexe anti-répressif de Mai favorise
merveilleusement le principe libéral du "laisser faire, laisser
aller". La satisfaction immédiate des désirs va dans le sens
du " flux tendu " et du court terme général. L'individu
narcissique fait un client idéal. Racheté par son anticonformisme,
le renard libéral pouvait séduire le poulailler libertaire 3.
C'est fait : déterminisme économique, surexploitation du salariat
et conformisme social justifiés par le mythe du "monde en pleine
mutation"; déferlement informationnel, privatisation du social et
exhibition de l'intime; mercantilisation de la politique, omnipotence du psycho-affectif
geignard, bien-pensance, dames patronnesses new look : on a "changé
la vie", oui. A mort. L'anti-répression répressive, l'antifascisme
tyrannique et l'anti-académisme académisé font régner
leur idéologie ("Il est interdit d'interdire"), leur idéal
de vie ("fichez-moi la paix, occupez-vous de moi" 4),
leurs loisirs obligatoires ("le football est une fête"). La
nouvelle bourgeoisie sait désormais allier avec aisance contestation
et domination.
Les pédagogistes en forment le détachement scolaire. Ces notables
rebelles, cumulant les avantages de l'institution et les prestiges de la marginalité,
se dédouanent par l'éthique pieuse ("élève-au-centre",
"respect de l'Autre", "équité"), et poursuivent
leur règlement de compte somnambulique avec un "ordre bourgeois"
exténué depuis longtemps, mais dont la ruine reste leur juteux
fonds de commerce. Au même moment, le néolibéralisme, afin
d'augmenter les possibilités de choix individuel - rengaine connue -,
veut rendre au marché l'école "répressive".
Qui sert qui ?
Rien d'étonnant à ce que les récentes réformes scolaires
"de gauche" projetant de "rendre les élèves acteurs
et actrices de l'école 5" décalquent la
terminologie néo-managériale des années 90 selon laquelle
" bien piloter sa carrière dans ce monde nouveau signifiera être
soi-même acteur de sa propre évolution 6 "
. Les pédagogistes ne se précipitent pas dans la gueule du loup
: ils sont les premiers commis du loup.
Trente-cinq ans après Mai 68, à la faveur d'une Restauration que
nous n'avons pas bien comprise, les anciens militants sont devenus les nouveaux
maîtres.
Et si on recommençait ?
Yves Scheller
1 C'est
la thèse, développée dès 1978, par Régis
Debray, dans un grand petit livre dont nous tirons notre épigraphe :
Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du
dixième anniversaire. Voir aussi le non moins remarquable essai de Jean-Pierre
Le Goff, La Démocratie post-totalitaire, La Découverte & Syros.
2 Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit
du capitalisme, Gallimard, collection " Essais ", 1999.
3 Le terme
libéral-libertaire, pour la première fois sans doute, par Serge
July, directeur du quotidien Libération, dans une interview accordée
à la revue Esprit, mai 1978.
4 Pascal Brückner, La Tentation de l'Innocence,
Grasset, 1995.
5 L'Ecole, journal du Département de l'Instruction
publique de Genève, N°25, décembre 2001.
6 Ouvrage managérat de Le Saget, cité
par L. Boltanski et E. Chiapello, op.cit.
L'école, lieu de vie ou institution ?
C'est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire
dans chaque enfant que l'éducation doit être conservatrice ; elle
doit protéger cette nouveauté et l'introduire comme un ferment
nouveau dans un monde déjà vieux qui, si révolutionnaire
que puissent être ses actes, est, du point de vue de la génération
suivante, suranné et proche de la ruine.
Hannah Arendt, La Crise de la Culture
On ne comprend pas pourquoi la laïcité devrait s'occuper de l'école.
Cela n'a rien à voir avec la religion. Le combat contre le cléricalisme
est un combat d'arrière-garde et ne concerne en rien l'enseignement.
Contrairement à un cliché
indestructible, la laïcité ne se limite plus à la seule séparation
des Églises et de l'État, avec ses inévitables slogans
anticléricaux. Prenant acte de la diversité des convictions, de
leurs divergences et des conflits qu'elles suscitent, l'État laïque
appelle les individus à fonder un espace politique cohérent, une
communauté de citoyens (en grec, le " laos ") où ils
défendent ce qui les réunit : le bien public. Elle sépare
ainsi le domaine privé, où s'expriment différences et libertés
individuelles, du domaine public, où s'exerce la citoyenneté commune.
La séparation des sphères publique et privée constitue
le principe et la condition de nos libertés. Or l'un des problèmes
centraux de notre époque réside dans la confusion générale
des deux domaines. Elle frappe l'école de plein fouet.
Par ailleurs, l'école publique, institution majeure de l'État,
est chargée de transmettre les connaissances rationnelles et la culture,
et de préparer à la citoyenneté. Elle ne le peut que si
la qualité de l'enseignement est garantie : l'école publique doit
être la meilleure de toutes, tout simplement.
Il semble qu'aujourd'hui on préfère
le verbe éduquer au verbe instruire, et même, plus souvent, au
verbe éduquer, le verbe former. Pour simplifier, instruire, c'est instruire
la raison,. Éduquer, c'est former le caractère, la volonté.
(...) Dans former, évidemment, on ne retrouve pas la dimension d'éducation.
Il ne s'agit pas d'éduquer la volonté, le caractère, encore
moins d'apprendre à réfléchir sur les connaissances transmises
ou sur la façon dont elles ont été acquises. Former, c'est
donner rapidement des savoir-faire.
Danièle Sallenave, École: un effondrement programmé
2. École et enseignement des religions
Puisque vous êtes d'avis de renoncer à cette laïcité
de combat qui a eu son utilité mais est maintenant dépassée,
pourquoi refuser que l'école publique s'ouvre au fait religieux ? Les
jeunes n'ont plus les connaissances religieuses élémentaires sans
lesquelles des pans entiers de la culture, dont la religion est le socle, sont
indéchiffrables. Par ailleurs, l'analphabétisme religieux ne constitue-t-il
pas une source d'incompréhension, donc d'intolérance, entre des
élèves vivant dans une société de plus en plus multiculturelle
?
S'il
est vrai que le fait religieux est un savoir susceptible d'être enseigné
dans un cadre laïque, on voit bien à quelles tentatives de récupération
il est exposé : les cléricalistes, religieux ou non, ne renoncent
jamais ni à faire main basse sur les affaires publiques ni à défendre
les privilèges que leur accordent encore certains États.
L'analphabétisme des jeunes ne se limite pas aux seules religions : il
concerne la culture dans son ensemble. Alors qu'on demande à l'institution
scolaire de se charger de plus en plus de savoirs nouveaux, on ne voit guère
comment il lui serait pratiquement possible d'introduire un cours spécifique
supplémentaire, dont l'urgence ne se vérifie pas. En effet, au
début de ce siècle, seuls 2% des protestants genevois et 5% des
catholiques romands fréquentent leurs lieux de culte. On comprend que
cela inquiète les Églises, mais ne devraient-elles pas se demander
pourquoi elles semblent incapables de retenir leurs fidèles, plutôt
que de faire appel à l'État pour sauver leurs intérêts
menacés, comme n'importe quelle compagnie aérienne privée
en faillite ?
Dans la plupart des cantons suisses, les Églises coûtent des millions
aux contribuables, y compris à ceux dont les confessions ne sont
pas reconnues, y compris aux athées. Est-ce cela, la pauvreté
apostolique ? Et on voudrait en plus que l'instruction publique joue les ambulances
pour des doctrines auxquelles les citoyens sont de plus en plus indifférents
? L'école, ou une autoroute, servent à tout le monde.
Une Église, à ses fidèles seulement, autrement dit, dans
l'état actuel des choses, à fort peu de monde.
La religion, socle de la culture ? Sans doute, mais d'autres savoirs, non moins
importants, comme la psychanalyse ou la grammaire de l'image, pourraient aussi
prétendre à un enseignement spécifique. Ceux-là,
aucun groupe de pression ne les défend. Et notre culture n'est pas uniquement
chrétienne : l'antiquité païenne et les Lumières seraient-elles
des périodes négligeables ? La prétention du lobby re-ligieux
à détenir le monopole de l'histoire et de la morale (comme s'il
n'existait pas de morale laïque, comme si le matérialisme, aussi
ancien et respectable que les religions, n'avait jamais existé) devient
proprement insupportable.
Quant à améliorer les échanges culturels, attention ! C'est
oublier que la plupart des conflits modernes ont été rendus inexpiables
par l'intervention de différents clergés locaux. N'en déplaise
aux autorités religieuses qui pro-fitent d'une extraordinaire complaisance
média-tique pour réclamer la paix lors de célébrations
qui ne trompent personne, s'il existe un " retour du religieux ",
c'est surtout sous la forme de guerres de religions internationales provoquées
par un repli identitaire à base confessionnelle. Est-il pertinent d'exciter
dans l'école des différences identitaires déjà assez
exacerbées ? Ne vaudrait-il pas mieux laisser à nos enfants un
lieu où ils puissent grandir sans être dérangés par
les préjugés des adultes ?
L'Etat laïque, en refusant d'intervenir en matière de religion,
sauvegarde non seulement les citoyens des cléricalismes : il protège
aussi les croyants de la domination des Églises majoritaires. Ceux-ci
devraient y songer.
Je veux imaginer sous quels traits
nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde; je vois une foule
innombrable d'hommes semblables et égaux, qui tournent sans repos sur
eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils remplissent
leur âme. Chacun d'eux retiré à l'écart est comme
étranger à la destinée de tous les autres; ses enfants
et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine.
Tocqueville, De la démocratie en Amérique
3. L'école, " lieu de vie "
ou institution?
L'école doit être
un lieu de vie attrayant, dont l'élève occupe le centre. Chaque
petit d'homme s'y forme d'abord au respect de l'Autre, l'apprentissage de la
citoyenneté plurielle et de l'égalité dans la différence
passant avant la transmission des connaissances. Un lieu ouvert sur la vie,
ludique et fraternel où toutes les différences, toutes les identités
cohabitent dans une enrichissante diversité. Le contraire, en somme de
l'école inculcatrice et réactionnaire d'une époque révolue.
Que l'école soit un lieu ouvert
sur la vie n'est pas un objectif, mais un fait : les élèves qui
la fréquentent sont tout sauf morts, et l'influence sociale de l'institution
scolaire est forte. Tous ceux qui tentent de conserver l'école au village
le savent.
La démocratie requiert des citoyens critiques, c'est-à-dire capables
d'émettre un jugement libre, quel que soit leur degré d'instruction.
La liberté de jugement n'est pas innée, ni absolue : elle s'acquiert
lentement, difficilement. On n'apprend pas, sans contrainte, à se libérer
de la contrainte. On n'apprend pas, sans maîtres, à se libérer
des maîtres.
L'école se doit d'éloigner l'élève de la société
civile, de ses idéologies, des préjugés du moment, et même
de ses propres appartenances, pour qu'il en fasse les objets de son jugement
et se détermine librement à leur sujet.
Il y a plus : contrairement à ce que le slogan pédagogiste tente
de nous faire avaler, ni l'élève ni le maître n'occupent
le centre de la pédagogie : c'est la connaissance, et elle seule, qui
en est le centre.
Toute société combine des différences. Surtout nos sociétés
démocratiques pluriculturelles, qui ont conquis leurs libertés
contre des moralismes confessionnels naguère dominants. Il convient donc
d'en prendre acte, voire de s'en réjouir. Mais on ne saurait s'en tenir
là et célébrer angéliquement le slogan de l'enrichissante
diversité. L'égalité dans la différence, oui, mais
à la condition que l'égalité prime sur les différences.
C'est pourquoi l'école fonde son action sur ce que les hommes ont en
commun (la culture, la citoyenneté) plutôt que sur ce qui les sépare
(les communautés et les identités "culturelles").
Un enfant heureux vaut mieux qu'un enfant instruit. Un enfant heureux est
un enfant à qui on a permis de se développer librement, naturellement,
en respectant ses sentiments, en lui permettant d'expérimenter par lui-même,
au gré de son imagination et de sa créativité. Il faut
éduquer sans réprimer, et enseigner par imprégnation. L'école
doit devenir une communauté sans hiérarchie, oùl'adulte
et l'enfant sont des égaux.
Bon gré mal gré, les
hommes vivent en société. Ils ne s'y adaptent qu'au prix de nombreuses
frustrations, y compris dans les société les plus civilisées.
Nous ne nous construisons pas dans le vide, mais contre et avec les autres.
Chaque génération, chaque individu bâtit une part de sa
liberté en acceptant ou en refusant ce que la génération
précéden-te ou la société lui propose ou lui impose.
Éduquer sans réprimer répond d'ailleurs plus au désir
de certains adultes qu'à celui des enfants : nous n'avons pas le droit,
en tant qu'adultes, de nous décharger sur eux d'une autorité non
assumée. Livrés à eux-mêmes, les enfants sont soumis
aux humeurs du groupe, beaucoup plus injustes - parce qu'arbitraires - que les
règles de l'institution. La violence est inhérente aux enfants
et aux adolescents, et rien n'est plus destructurant que la violence sans garde-fous.
C'est aux adultes qu'il appartient d'amener enfants et adolescents à
maîtriser leur agressivité première et d'accéder
à la responsabilité, au respect d'autrui, à une aptitude
minimale à la vie sociale. En énonçant la loi et en sanctionnant
ses transgressions. Trop d'enseignants renoncent à punir la paresse et
les incongruités de leurs élèves, comme à évaluer
leurs travaux sans complaisance ! Ils préfèrent entretenir avec
eux une relation sans risque, psychologisante et affective, avant tout non directive.
Il est vrai qu'ils sont priés, voire sommés d'adopter cette attitude
de " copain sympa " par l'institution elle-même. Rebaptisée
" conflit ", l'inconduite de l'élève vaut à celui-ci,
au pire, un sermon moralisateur, l'enseignant passant alors dans le box de l'accusé,
coupable à tout le moins d'avoir " incompris " le " jeune
" alors décrété " en difficulté ".
Quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus
dérangeante en demandant: Quel monde allons-nous laisser à nos
enfants?, il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante:
A quels enfants allons-nous laisser le monde?
Jaime Semprun, cité par Jean-Claude Michéa, l'Enseignement
de l'ignorance
Cette sujétion des majeurs aux mineurs est politiquement suicidaire.
Risquons un blasphème définitif : l'inféodation béate
à l'ado, cette sommation universelle de se plier aux sacro-saints Droits
de l'enfant (qui comportent les droits de réunion, d'association et de
pu-blication) n'est rien d'autre que le symptôme de l'infantilisation
générale de trop d'adultes, si peu capables d'être des parents
qu'ils ont préféré devenir les enfants de leurs propres
enfants. Aux autres de réaliser qu'il est désormais interdit de
ne pas interdire. Il est temps, et largement, que les enseignants et les adultes
en général reprennent sur leurs enfants, les élèves
et les institutions le pouvoir légitime qu'il est de leur responsabilité
d'exercer.
Ce qui a rendu en quelques dizaines d'années notre travail si difficile,
ce qui a fini par le rendre si souvent impossible, ce n'est pas la massification
de l'ensei-gnement, comme on le radote, c'est un long processus de destitution
de l'ensei-gnement qui culmine à présent et se para-chève
dans une interdiction formelle d'enseigner. La vérité, c'est que
l'ensei-gnement ne s'est jamais démocratisé, mais que nous avons
pris le chemin plus court et plus efficace de sa suppression pure et simple.
Adrien Barrot, l'Enseignement mis à mort
5. L'école, foyer de violence institutionnelle ?
L'école exerce une violence institutionnelle. L'indiscipline, la grossièreté,
le vandalisme et les actes de violence scolaire ne sont que la réponse
légitime des élèves menacés, pour ne pas dire broyés
par une institution complice de l'oppression sociale et économique que
subissent parents et élèves défavorisés.
L'école peut repérer des abus ou des souffrances et contribuer
à leur diminution grâce à sa collaboration avec les services
sociaux, mais elle ne saurait se substituer à eux. L'école est
un organisme de conservation et de propagation de la culture et de la citoyenneté,
non l'ambulance générale de la société.
La litanie qui justifie les violences scolaires comme formes de résistance
à une "violence institutionnelle"a été si bien
intériorisée par les élèves violents qu'elle sert
désormais d'excuse générale, et bientôt de justification,
aux actes les plus inacceptables. Les voyous sont passés maîtres
dans le discours de victimisation, et bien malin qui distinguerait dans leur
comportement ce qui relève de la révolte ou de la délinquance.
En nourrissant la mauvaise conscience
des enseignants, en célébrant la spontanéité et
la créativité innées de l'élève, en proscrivant
tout juge-ment sur son travail comme attentatoire à son autonomie, on
a retiré toute légitimité à l'éva-luation,
au point d'en faire un problème inso-luble que maintes réformes
visent tout simple-ment à évacuer. En ôtant tout crédit
à la sélection scolaire, on l'a rendue encore plus aléatoire
et hypocrite, dans le moment même où l'é-volution du marché
a durci la sélection professionnelle.
La République hérite ainsi d'une institution minée, à
l'efficacité discutable, incapable de prendre par elle-même les
décisions qui pourraient mener à sa restauration. Devant ce constat,
c'est aux citoyens qu'il appartient d'exiger désormais que l'école
retrouve son homogénéité et se plie aux lois qu'ils lui
ont données plutôt qu'aux fantasmes destructeurs d'experts dont
les méthodes ont échoué partout.
6. Un monde en mutation permanente ?
L'école est condamnée à s'adapter à la modernité,
sous peine de mort lente et douloureuse. Elle ne peut plus se permettre de faire
comme si la société, notamment le monde professionnel, n'avait
pas changé. Mettre l'élève au centre, c'est renoncer à
la transmission traditionnelle du savoir : si le niveau des élèves
semble parfois insuffisant, c'est qu'ils ne sont plus en mesure d'assimiler
les savoirs traditionnels. En tout cas plus de manière traditionnelle.
Confronté, en même temps que l'élève, à un
monde en mutation permanente, l'enseignant n'est plus, pour l'apprenant, l'unique
source des connaissances. Notamment, chaque élève doit être
formé aux nouvelles technologies de l'information.
A croire ce discours, tout changement,
dans quelque domaine que soit, devrait entraîner un bouleversement général
de ce qui fonde la société. Dont l'école. Mais la pédagogie
a-t-elle vraiment changé lorsque sont apparus le téléphone,
la radio, la télévision ? En quoi un nouveau média devrait-il
bouleverser de fond en comble le mode de transmission pédagogique que
vingt-cinq siècles de pratique et de réflexion ont patiemment
institué entre le maître et l'élève ? Toutes les
innovations techniques ont donné naissance à des propos délirants
qui promettaient le meilleur ou le pire, avant de s'intégrer à
notre quotidien et de devenir banales. Il en ira de même d'Internet.
Le mythe selon lequel des techniques pourraient révolutionner l'enseignement
repose pour beaucoup sur une analogie avec la production industrielle. S'il
est vrai que la productivité a été dopée par les
nouvelles techniques, notre pensée quant à elle fonctionne de
la même manière depuis que l'homme existe. Les capacités
intellectuelles n'augmentent pas grâce aux machines. L'enseignement est
une forme spécialisée de l'échange verbal
rationnel reposant sur la capacité des locuteurs de matérialiser
leur pensée. Il en respecte la réciprocité et le rythme.
Le tempo de la pensée n'est pas prêt de changer. La relation pédagogique
non plus.
Nous engageons nos employés
par ordinateur, ils travaillent sur ordinateur et ils sont virés par
ordinateur.
John Cage, dirigeant de Sun Microsystems
S'il est exact que la masse des connaissances
scientifiques augmente régulièrement, les découvertes les
plus pointues, celles qui ont une réelle incidence sur la techInique,
ne sont compréhensibles et assimilables que par une poignée de
spécialistes. Pas même par les enseignants scientifiques du secondaire.
Il est donc absurde d'imaginer transmettre à des élèves,
par exemple les dernières découvertes du CERN en physique nucléaire.
Aucun scientifique de haut niveau ne peut nier que pour s'initier à une
discipline scientifique, il faille commencer par se familiariser avec son savoir
et sa méthode de base rationnels.
En faisant sauter un par un tous les moyens que l'institution donnait aux
professeurs pour soutenir leur enseignement en le légitimant, nous avons
symboliquement mis à nu les professeurs, et condamné leur effort.
Personne ne peut prendre la mesurer de la culpabilité qui les ronge et
les empoisonne aujourd'hui. Ils essayent d'enseigner? Ils se sentent coupables
d'essayer. Ils ont du mal à enseigner? Ils se sentent coupables d'avoir
du mal. Ils n'arrivent pas à enseigner? Ils sentent coupables de ne pas
y arriver. Ils renoncent à enseigner? Ils se sentent coupables d'y renoncer.
Adrien Barrot, l'Enseignement mis à mort
L'école doit s'attacher prioritairement à transmettre les notions
élémentaires sans lesquelles les élèves risquent
d'être perdus une fois con-frontés aux exigences de la vie intellectuelle.
Que les élèves apprennent à maîtriser le français,
non seulement oral mais écrit; à manier les bases des mathématiques;
à explorer la culture générale, littérature, arts,
sciences; enfin qu'ils pratiquent le sport et reçoivent une éducation
civique solide. Ces rudiments d'instruction, on constate malheureusement qu'ils
font de plus en plus défaut aux élèves arrivant au terme
de la scolarité obligatoire.
7. La raison et la culture, des valeurs périmées
?
Pourquoi l'école devrait-elle transmettre les seules connaissances
rationnelles et la culture ? La raison (avec minuscule) est une doc-trine périmée
qui a servi à justifier toutes les oppressions, notamment celles du Tiers
Monde au moment de la colonisation. Quant à la culture transmise dans
nos école, ce n'est ja-mais qu'une culture parmi d'autres ; ôtons-lui
la prétentieuse majuscule dont l'ont affublé les humanistes bourgeois
; en quoi la culture élitiste de l'Occident vaudrait-elle plus que les
cultures (le pluriel s'impose) nées sous d'autres cieux ; c'est notre
seule arrogance qui les a jugées inférieures et indignes de notre
respect et de notre considération.
Certes, la raison n'explique pas
tout et sans doute serait-il irrationnel de le croire. Aucun scientifique ni
aucun rationaliste n'ose plus prétendre que la science et la raison nous
mènent immanquablement au bonheur, au Bien et au Vrai. Mais il n'existe
aucun moyen d'expliquer les choses irrationnellement, sauf à se noyer
dans le Grand Tout, le Nirvana ou le " sens de l'histoire ". Et dénoncer
les limites de la raison ou de la science reste un discours rationnel valide
dans l'exacte mesure où il est susceptible d'être compris et accepté
par tous. C'est que la raison n'est pas une doctrine : elle n'est qu'une faculté
sans contenu. La meilleure garantie que puisse offrir la raison, c'est de douter
d'elle-même.
On ne peut pour autant douter des lois de la thermodynamique, qui sont vérifiables
donc vraies aussi bien en Chine qu'au pôle nord, à Denges qu'à
Denezy. La physique n'est ni chinoise, ni polynésienne, ni allemande
: elle est rationnelle, donc humaine.
Nos opinions et nos croyances ont un tout autre statut. Chacun peut croire ce
que bon lui semble, et personne ne s'en prive. Il reste que croire n'est pas
savoir. Certains phénomènes sont susceptibles d'être expliqués,
d'autres non. La croyance reste affaire de révélation, de hasard,
de perceptions ineffables. Douter est donc non seulement naturel, mais légitime
: en matière d'opinion, aucune vérité définitive
n'est discernable, et plutôt que la Vérité nous cherchons
quelque chose qui nous paraisse à la fois vraisemblable et raisonnable.
8. Les cultures ne sont pas la Culture
Depuis la fin de la Deuxième
Guerre Mondiale, on s'ingénie à confondre deux des sens du mot
culture : le sens communément admis jusqu'à il y a un demi-siècle,
à savoir l'ensemble des uvres créées par l'esprit
humain, des peintures rupestres à l'ordinateur ; culturellement, Angkor
ne vaut pas moins que Versailles, ni Louxor moins que Florence ; l'autre sens
du mot est issu de la tradition nationale allemande ("Kultur"), et
signifie "civilisation", soit l'ensemble des façons d'être
d'un peuple, et que chaque peuple s'empressera d'élever en référence
universelle pour mieux soumettre les "cultures" voisines. C'est très
exactement ce qu'a fait l'Occident pendant la colonisation. Et c'est très
exactement ce que défendent aujourd'hui, sous prétexte de multiculturalisme,
les fanatismes ethniques et religieux de tout poil lorsqu'ils réclament
de jouir de droits séparés au nom d'identités refabriquées
pour l'occasion. Défendre la culture dans ce sens-là, c'est tout
simplement régresser vers la défense exclusive de tout ce qui
nous sépare. Le folklore n'est pas loin, ni le ghetto, ce qui est plus
grave.
L'institution scolaire est volontiers accusée de détruire les
différences censément " enri-chissantes ". Mais ces
" cultures " brandies comme identitaires, sont très souvent
ex-clusives donc agressives. En fait, l'école, loin de s'en prendre aux
différences, en favorise la co-existence: en garantissant quelques lois
communes. Pour autant, bien entendu, que l'école ne soit pas incitée
à trahir les principes mêmes de la laïcité. L'école
doit ainsi enseigner la culture qui rassemble, non celle qui sépare.
On ne le dira jamais assez.
Il faut rendre à chacun une conscience citoyenne forte en initiant
chaque élève à la " citoyenneté plurielle ".
Le citoyen de l'avenir sait que la citoyenneté ne se limite pas à
l'exercice occasionnel, et si souvent trahi, de son droit de vote. Etre citoyen,
au 21e siècle, c'est être attentif à tout ce qui heurte
la conscience. Une conscience prête à accueillir l'Autre, dans
toute son altérité.
Sortons de cette mauvaise conscience judéo-chrétienne. Quelles
civilisations ignorant tout des droits de l'homme valent la plus sévère
de nos démocraties ? Les théocraties islamiques appliquant la
chari'a, où on ampute les voleurs, où on lapide les femmes adultères,
où les célibataires faisant l'amour hors mariage sont punies du
fouet ? Le marxisme chinois ou cubain, où toute critique du régime
ou des dirigeants vous jette sans procès et pour des années dans
un cul-de-basse-fosse ? Quoi qu'on en dise, la démocratie reste le plus
mauvais régime politique de tous, à l'exception de tous les autres,
selon la boutade de Churchill.
L'école doit par ailleurs faire en sorte que l'élève
y apprenne la citoyenneté. Aucune loi n'étant acceptable si elle
n'est préalablement expliquée et commentée, on prendra
la peine d'associer tous les acteurs de la vie scolaire, à commencer
par les élèves, à la rédaction du règlement
interne, qui jouera le rôle d'une charte propre à l'établissement
qui l'édicte. Quant à l'élève qui à l'évidence
n'arrive pas às'y soumettre, plutôt que de le réprimer jus-qu'à
l'absurde, on lui proposera un contrat engageant sa responsabilité quant
à sa con-duite future. Enfin, il ne sert à rien de bourrer le
crâne des élèves de ces notions abstraites qui constituaient
l'essentiel des vieux manuels d'ins-truction civique : c'est seulement par des
" pratiques citoyennes "1 que l'élève
peut devenir ci-toyen. Ainsi l'élève pratique-t-il la citoyenneté,
mais au niveau collectif et là où il est encouragé à
le faire : à l'école.
On s'imagine, avec ces chartes et autres contrats plus ou moins pris au sérieux,
transformer l'élève en citoyen responsable. Comme s'il suffisait
d'un papier pour mieux travailler, d'une signature pour assister aux cours avec
assiduité, d'une promesse pour être plus sage à l'école
! Il y a par ailleurs une certaine perversité à faire rédiger
aux élèves le règlement au nom duquel on les sanctionnera
en cas de transgression. Et à quoi bon leur faire élire des représentants
ne disposant que de pouvoirs illusoires ! Ou les inciter à débattre
de tout et de rien, comme si n'importe quoi pouvait faire l'objet de débat
! Ou les embrigader dans des actions caritatives !
Une école où les
écoliers feraient la loi serait une triste école.
Ernest Renan, L'Avenir de la Science
La citoyenneté telle qu'elle peut s'exercer concrètement et quotidiennement, dans la commune, le canton, la Confédération, bientôt l'Europe, est universelle. D'abord et surtout lors des élections et votations. Le droit de vote est le premier des droits du citoyen. On en fait trop facilement son deuil de nos jours. Ensuite dans tous les lieux, dans toutes les instances, dans toutes les institutions où une opinion a son poids : syndicat, association, forum de discussion, etc. Bref, partout où la chose publique, où l'intérêt public fait l'objet d'un vrai débat. Et pour apprendre à débattre, rien ne vaut une connaissance précise du fonctionnement des institutions politiques, sociales et civiles où le citoyen est appelé à exercer sa qualité de citoyen. L'instruction civique classique est certes moins ludique et plus austère, mais plus formatrice. On ne formera pas le citoyen de demain en lui faisant croire qu'il l'est déjà, citoyen, depuis l'école enfantine, et en lui proposant des activités relevant ded l'humanitaire caritatif.
Les objectifs assignés
à ce qui restera de l'école publique supposent, à plus
ou moins long terme, une double transformation décisive. D'une part celle
des enseignants, qui devront abandonner leur statut actuel de sujets supposés
savoir afin d'endosser celui d'animateurs de différentes activités
d'éveil ou transversales, de sorties pédagogiques ou de forums
de discussion (...). D'autre part, celle de l'École en lieu de vie, démocratique
et joyeux, à la fois garderie citoyenne (...) et espace libéralement
ouvert à tous les représentants de la cité (...) comme
à toutes les marchandises technologiques ou culturelles que les grandes
firmes, devenues désormais partenaires explicites de "l'acte éducatif",
jugeront excellent de vendre aux différents participants.
Jean-Claude Michéa, l'Enseignement de l'ignorance
1 C'est le titre du manuel d'éducation civique en usage au cycle d'orientation genevois.
10.
L'école, l'économie et la santé publique
L'adaptation de l'école à l'évolution sociale est inéluctable.
L'OCDE estime que le monde de demain exigera toujours plus de connaissances.
Il faudra donc une autre école, plus stimulante, moins sélective,
et capable de mettre en uvre le nouveau concept de l'apprentissage à
vie. Le temps des collèges clos durant les week-ends et les vacances
est révolu. Les écoles de demain, ou centres communautaires d'apprentissage,
seront ouvertes en permanence et accueilleront enfants, jeunes et adultes. Les
enseignantes et enseignants seront animateurs, gestionnaires des apprentissages
et guides de l'information. L'école sera un lieu de formation à
la vie. A l'heure de l'accélération de la mondialisation, le futur
c'est déjà demain.
L'un des objectifs majeurs du néolibéralisme
est l'affaiblissement de l'État. Il s'agit de remplacer la relation politique
citoyens-État, réglée suivant des lois, par des relations
contractuelles privées. Cela passe par l'introduction de la logique marchande
dans les institutions, voire par la privatisation partielle ou totale de pans
entiers des services publics, comme on l'a vu en Suisse pour les postes et télécommunications.
Dans une perspective commerciale, les prestations du service public sont assimilées
à une marchandise soumise au jeu de l'offre et de la demande, les institutions
à des entreprises mises en concurrence, et les usagers assimilés
à des clients. Concernant l'école, l'instruction publique et la
connaissance, réduites aux notions de " formation " et de "
compétences ", deviennent des produits déclinés en
" gammes " variées, placés sur les gondoles d'un supermarché
où la clientèle remplit ses caddies au gré des désirs
auxquels la publicité et les médias l'auront conditionnée.
Avant de passer à la caisse ... L'institution scolaire en effet, financée
par un impôt proportionnel aux revenus, le redistribue au plus grand nombre,
à travers des filières différenciées selon la diversité
des talents et non des fortunes, assurant ainsi un enseignement commun que la
plupart des citoyens ne pourraient s'offrir de leurs propres deniers. Selon
le principe du renard libre dans le poulailler libre, la nouvelle théologie
marchande subordonne au contraire l'instruction au jeu de l'offre et de la demande,
par définition inégalitaire puisque seuls les plus riches peuvent
prétendre à la meilleure offre.
C'est ainsi que les partisans du "chèque scolaire", au nom
du slogan démagogique de la "liberté de choix", voudraient
que l'État restitue aux parents la part de leurs impôts destinée
à alimenter l'école publique, afin de leur permettre de placer
leurs enfants dans des écoles privées.
Que dirait-on si l'État devait renoncer à une partie de son revenu
pour financer des milices ou des routes privées plutôt que la police
ou les autoroutes ?
On voit se développer un modèle scolaire international prônant
le " développement scolaire décentralisé " ou
" local " (" school based management ") qui ramène
les décisions au niveau des écoles en y associant à égalité
maîtres, élèves, parents et instances locales. Ces "
acteurs " de l'école sont soumis à terme à des entreprises
de formation privées, l'offre éducative étant restreinte
à des compétences pragmatiques. On utilise les examens pour évaluer
les professeurs mis en concurrence et on promulgue comme une nécessité
absolue le " nouveau concept " de " l'apprentissage tout au long
de la vie ". Ce dogme séduisant mais illusoire cache en fait la
transformation des écoles en permanences de thérapeutique sociale.
Tous ceux que l'application du principe sacro-saint de " flexibilité
" écartera provisoirement ou définitivement du marché
auront été dûment préparés, pour ne pas dire
conditionnés, à leur exclusion sociale. A côté de
divers supposés bénéfices psychologiques qui ne mangent
pas de pain (" habiletés psychosociales ", " estime de
soi ", " gestion des émotions "), on est censé
y entraîner la capacité d'initiative et d'autonomie, deux principes
que l'on retrouve justement au cur des réformes actuelles.
En Suisse, cette opération
de liquidation de l'institution scolaire est dévolue aux " écoles
en santé ". Cette appellation curieuse désigne un réseau
complexe d'acteurs institutionnels privés et publics, nationaux et internationaux
thématisant leur action sur la promotion de la santé auprès
des jeunes. A l'aide de documents Internet recueillis en février 1999
et disparus depuis, notre association a pu l'analyser comme un programme interventionniste
visant à dénaturer l'institution sous prétexte d'améliorer
la santé des élèves.
Le concept de santé y est devenu si extensible que sa signification s'écarte
de beaucoup de la physiologie ou de l'hygiène : à l'évidence,
on se situe dans une perspective globale, pour ne pas dire totalitaire. Notamment
en visant une sorte de " meilleur des mondes " d'inquiétante
mémoire : " Le concept d'écoles-santé correspond à
une vision saine d'un monde meilleur ". Comment y parvenir ? En s'en prenant
au fonctionnement même de l'institution scolaire : " De nombreuses
écoles ont traditionnellement une structure hiérarchique axée
sur une gestion " de haut en bas " qui n'est pas particulièrement
favorable à la santé. ". Faut-il rappeler à quel point
cette " structure hiérarchique " est vomie par la gauche post-soixante-huitarde
recyclée dans l'exercice du pouvoir pédagogique ?
Fondé sur une conception de la santé défendue par l'OMS
depuis la Conférence internationale pour la promotion de la santé
réunie à Ottawa en novembre 1986 (charte d'Ottawa), qui la définit
comme "un état de complet bien-être physique, mental et social"
(nous soulignons, tant le concept de santé sociale nous paraît
curieux...), le Réseau européen des écoles en santé
(REES) est lancé en 1992 par l'Union européenne, le Conseil de
l'Europe et le Bureau régional européen de l'OMS. La Suisse y
adhère en 1993 (REES-CH).
En 1996, l'Office fédéral
de la santé publique (OFSP) et la Conférence intercantonale de
l'instruction publique de Suisse romande et du Tessin (CDIP) lancent en partenariat
un nouveau programme-cadre pour la promotion de la santé à l'école
appelé "Écoles en santé", en étroite collaboration
avec RADIX, fondation suisse pour la santé qui chapeaute REES-CH.
La santé peut devenir un cheval de Troie : nombreux sont les établissements
scolaires qui peinent encore à entrer dans un processus de développement
institutionnel, parce que celui-ci contraint toutes les personnes impliquées
à aborder l'école et l'enseignement sous un nouveau jour et à
remettre en question les conceptions scolaires traditionnelles. La multiplicité
des portes d'entrée dans un tel processus permet toutefois d'accéder
relativement facilement à des démarches de développement
personnel et collectif en partant des questions de santé et de leur thématisation.
Siegfried Seeger, De l'hygiène scolaire à l'école en
santé
Le discours des " écoles en santé " fonctionne comme
un discours de propagande " doux ", proche de celui de la publicité
ou du prosélytisme sectaire. Après une amorce catastrophiste,
il mine le vocabulaire habituel de l'institution et détruit l'image de
l'enseignant traditionnel. Il en appelle obsessionnellement à un état
radicalement nouveau de la société justifiant la réforme
de l'école, et propose, nouvelle panacée, de nouvelles compétences
pour l'élève et de nouvelles tâches pour l'école.
En fait une confusion délibérée entre sphère privée
et sphère publique.
L'école devient alors un " milieu de vie " où se développe
un " climat d'école favorable à la santé ", la
" gestion des relations " devenant un objectif pédagogique.
Dans le même mouvement, les limites extérieures de l'institution
s'effacent, les équipements scolaires devant être utilisables en
dehors de l'horaire scolaire : " L'école doit devenir une institution
ouverte 24 heures sur 24 pour éduquer les travailleurs à devenir
compétents et flexibles, pour le bien de la communauté ".
Dans ce milieu désormais ouvert, on se consacrera avant tout au "
développement personnel " de l'élève en " augmentant
sa sensibilité ", en promouvant sa " santé mentale et
affective ", en lui donnant un " sentiment d'appartenance ".
Les enseignants, de leur côté, " doivent (le verbe le plus
fréquemment employé en ce qui les concerne) développer
leurs savoirs en psychologie, en sociologie, en pédagogie ", "
acquérir des compétences d'animation de groupes et des méthodes
d'apprentissage actives ", avant " d'intérioriser ces formations
".
Le projet des " écoles
en santé " comporte ainsi tous les éléments d'une
désinstitutionnalisation interne et externe de l'école au nom
d'une idéologie associant certains principes New Age à des éléments
de gestion des entreprises. Il propose de créer des structures démocratiques
internes et de développer les écoles comme des organismes autonomes,
ce qui les soustrait au contrôle des citoyens; de privilégier le
" développement personnel " et l' " employabilité
" des élèves et une " éducation aux citoyennetés
" (on admire le pluriel) consistant à " gérer les différentes
appartenances " ; d'établir un contrôle sur la sphère
privée des élèves par le biais d'initiatives sanitaires
comme les fameux " questionnaires-santé " dont les questions
intrusives ont récemment alerté certains parents vaudois. Le projet
" écoles en santé " recommande explicitement le lobbying
comme méthode de persuasion et donne lieu à des aveux tout à
fait explicites présentant les " écoles en santé "
comme un entrisme permettant d'instaurer un " milieu scolaire favorable
à la santé ", soit une nouvelle forme de " management
scolaire " inspirée de l'économie d'entreprise.
La boucle est bouclée : d'inspiration culturelle, sociale, psychologique
ou hygiéniste, les réformes pédagogistes tendent évidemment
vers ce seul but : mettre l'école au service du capitalisme recyclé
en ultralibéralisme. Cette intrusion totalitaire de l'économique
dans le politique est bien évidemment contraire à la démocratie
laïque, dont la neutralité en matière d'idéologie
est battue en brèche par un capitalisme militant qui sait encore se cacher
sous les oripeaux de la charité bienveillante.
Rédaction : Yves Scheller et François Truan
L'action de promotion de la santé
est l'occasion, on pourrait même parler de prétexte, d'asseoir
une organisation scolaire performante. Si les conseils d'administration des
en-treprises privées, qui n'ont pas pour habitude de laisser leurs bénéfices
entre des mains malhabiles ou philanthropiques, l'ont compris, il n'y a pas
de raisons objectives pour que le pouvoir politique ne le comprenne pas et n'en
tire un bénéfice électoral.
Jacques Laurent (chef du Service de la jeunesse de Neuchâtel), La promotion
de la santé, c'est la promotion de l'école
C. La réalité dépasse l'affliction
1. Pour remonter les notes de l'épreuve
d'histoire et géographie du bac, l'Education nationale française
a suggéré un barème sur 24. Un excellent élève
pouvait donc obtenir 23 sur 20 - la docimologie française interdit implicitement,
on le sait, 20/20, soit, en l'espèce, 24/20.
2. La Cour Suprême des États-Unis, qui a déclaré
inconstitutionnelle la prière à l'école, a été
saisie d'une plainte contre les prières dites avant les matches de foot
joués dans le cadre scolaire.
3. Le pape exige du premier ministre italien la parité entre l'école
catholique et l'école publique. Adressée à un ex-cadre
de l'ex-PCI, dont les membres avaient été excommuniés par
Pie XII en son temps, l'admonestation ne manque pas de sel.
4. A cet élève qui, ayant invoqué sa rencontre avec Jéhovah,
avait obtenu le droit de s'absenter tous les samedis, ce syndicat d'enseignants
français a rétorqué que l'école n'est pas un supermarché
en libre-service.
5. Des protestants français ont plaidé pour une laïcité
laissant aux différentes religions "un espace public". Les
églises, les temples, les mosquées, les synagogues, sont-ils devenus
trop petits?.
6. Cette mère avait ceinturé l'institutrice de son fils, 12 ans,
injustement puni selon elle, et permis ce faisant que celui-ci tabassât
consciencieusement sa maîtresse d'école : six mois de prison avec
sursis, mise à l'épreuve de deux ans, 6'000 francs de dommages
et intérêts.
7. Ce surveillant de collège ayant été bombardé
de boules de neige contondantes (entendez contenant pierres et billes d'acier),
les 48 enseignants de l'établissement se sont mis en grève. Au
grand dam du rectorat, qui ne voit dans ces jets de projectiles qu' " incivilités
" faisant partie de la vie scolaire.
8. Ces deux Saoudiens reconnus coupables de vol ont été amputés
d'une main et d'un pied. Il leur reste deux yeux pour pleurer.
9. (Secte 1) - "Psychiatrie,
les enfants trahis et drogués": sous ce titre, les scientologues
ont tenté de rallier de nombreux enseignants de Suisse romande.
10. (Secte 2) - Il s'agissait, à en croire la secte, d'"enquêter
sur les violations des droits de l'homme par la psychiatrie et pour le dénoncer",
étant entendu que la violence à l'école a à voir
avec "la dégradation de la morale" ou "les effets des
jeux vidéo".
11. "Il y a des efforts qui doivent être reconnus même s'ils
ne débouchent pas sur de bonnes notes": ainsi cet-te ministre française
prescrivait-elle aux enseignants de se montrer plus "positifs" dans
leurs appréciations.
12. Parmi les droits de l'enfant que l'on célèbre chaque année,
ceux-ci, mis en avant par un quotidien romand: le droit "de jouer et de
rire" et celui"d'être aimé ". On ne rit pas.
13. Selon cet imam genevois autoproclamé, par ailleurs maître de
français, l'islamisme n'existe pas. Simplement, l'islam "comprend
de façon intrinsèque une dimension politique", étant
de ce fait "une religion totale et globale, mais non pas totalitaire".
14. (Droit des élèves 1) - Il prétendait avoir commis un
vol sous la contrainte de racketteurs. Convaincu de mensonge, cet élève
a été exclu de son établissement.
15. Droit des élèves 2) - Saisis par les parents de l'exclu, il
s'est trouvé des juges pour ordonner sa réintégration:
l'exclusion constituait une "voie de fait" foulant aux pieds le sacro-saint
"droit au mensonge" de tout justiciable.
16. (Droit des élèves 3) - L'exclusion a été confirmée
par l'instance d'appel: "Le droit au mensonge n'est pas compatible avec
la transmission des valeurs éducatives et morales qui fondent la mission
d'un établissement d'éducation."
17. Afin de ne pas traumatiser les enfants élevés par des couples
homosexuels mâles, cette école new-yorkaise a renoncé à
célébrer la Fête des Mères.
18. Il existe aux États-Unis une Association des Citoyens contre l'Allaitement
au Sein, qui dénonce l'expérience érotique de type oral
que ces mères incestueuses imposent dès la naissance à
leur enfant, innocent par définition.
19. Ces deux petits argoviens, souhaitant
"stimuler leurs professeurs ", avaient lancé sur le Net un
projet d'évaluation de leurs enseignants. Les autorités scolaires
les ont convaincus d'y renoncer: "Notre projet est arrivé au mauvais
moment", ont regretté les écoliers.
20. Le Congrès du Honduras a approuvé une loi imposant la lecture
quotidienne de la Bible à l'école. Une loi anticonstitutionnelle,
le Honduras étant un état laïque. L'Église catholique
elle-même désapprouve une mesure marquant, selon elle, un "retour
au Moyen Age".
21. Cet hebdomadaire progressiste recommande aux parents ne sachant plus parler
à leur grand enfant de s'initier à sa culture (groupe préféré,
film culte, jeu vidéo), mais sans "abonder dans son sens (il le
prendrait mal!)" ni "émettre un jugement". On fait quoi,
alors?
22. Ces deux avocats allemands ont demandé que la Bible fût inscrite
sur la liste des livres dangereux pour la jeunesse, en raison des "passages
sanglants et contraires aux droits de l'homme qu'elle contient".
23. Ces juges ont jugé irrecevable la plainte de cette mère contre
un instituteur ayant botté les fesses de son fils, 9 ans. Celui-ci, en
dépit de remontrances réitérées, agressait à
nouveau un camarade lorsque le maître est intervenu.
24. Ces professeurs d'éducation physique ont demandé à
leur ministre comment s'y prendre pour ne pas toucher leurs élèves
pendant leurs leçons: une circulaire enjoint aux chefs d'établissement
de signaler à la justice les cas d'élèves se plaignant
d'attouchements.
25. (Laïcité 1) - Hébergée par le site de l'Education
nationale, cette marque française de fringues propose des tee-shirts
portant le slogan ministériel " Le respect, ça change l'école
".
26. (Laïcité 2) - Au prix de 15€. 4,50€ pour l'Association
" Stop la violence ", le reste pour la marque en question.
27. Ces écoliers iraniens ayant refusé de piétiner le drapeau
américain au jour anniversaire de la prise d'otages à l'ambassade
américaine, ont perdu un point sur leur note de conduite.
28. Ces 15 écolières mecquoises sont mortes brûlées
vives ; comme elles ne portaient ni le voile ni la robe noire islamiques, la
police religieuse saoudienne les a empêchées de sortir de l'incendie
de leur école.
29. 1500 poupées, trop réalistement façonnées, ont
été saisies dans des magasins saoudiens : leurs seins risquaient
" d'égratigner l'innocence des enfants ".
D. Prises de positions de notre association
Liberté d'expression
Nous n'avons évidemment aucune sympathie pour les propos attribués
à Roger Garaudy, mais l'interdiction faite à des libraires de
vendre son livre Les Mythes fondateurs de la politique israélienne nous
a paru contrevenir à la liberté d'expression : on nous a ainsi
retiré le droit de vérifier par nous-mêmes le contenu d'un
livre apparemment scandaleux. Il en va de même, pour prendre un exemple
plus récent, du pamphlet d'Oriana Fallacci.
Mein Kampf est en vente libre : au nom de quoi interdire aux citoyens de prendre
connaissance de ce que bon leur semble? Et surtout, où allons-nous si,
au nom des humiliations qu'il dit ressentir, tout groupe peut interdire les
discours qui lui déplai-sent? Interdire l'expression des extrémistes,
c'est les renforcer en les parant de l'aura du martyre..
Si l'article 261bis du Code pénal aboutit au contrôle communautariste
et politiquement correct de la liberté d'expression, alors il doit être
modifié.
De même, la suspension d'un enseignant genevois, sur la seule base des
opinions qu'il a exprimées à plusieurs reprises, nous paraît
infondée en droit : sa seule qualité d'imam suffisait pour que
l'autorité le somme de choisir entre la cléricature et l'enseignement.
Laïcité de l'école
L'espace public institutionnel n'étant pas un forum politique, il va
de soi, pour l'Association, que le port du voile islamique soit interdit, tant
pour les enseignantes que pour les élèves.
Nous nous opposons par ailleurs aux tentatives de pénétration
de l'économie privée dans l'école publique (sponsorisation
d'activités, participation intéressée à l'équipement
informatique, publicité intra muros etc.). L'espace public institutionnel
ne doit pas devenir un support publicitaire.
En revanche, la laïcité n'exige pas le monopole de l'Etat sur l'instruction.
A condition que soient observées les règles communes (certification
d'État), l'existence d'écoles privées, notamment confessionnelles,
est conforme à la liberté.
Quotas
Nous rejetons toute discrimination,
fût-elle positive, et par conséquent refusons la parité
hommes-femmes au Parlement, qui viole les principes d'égalité
et d'universalité républicaine et fait du sexe une identité.
Allant plus loin que les différentialismes culturels, la parité
sexuelle rétablit un différentialisme biologique de sinistre mémoire.
Les femmes sont des hommes, et surtout des citoyens comme les autres.
Pour combattre la misogynie et l'inégalité entre hommes et femmes,
nous préférons dénoncer les discriminations négatives
dont les femmes sont victimes, et qui constituent l'un des scandales majeurs
de nos sociétés.
L'histoire des religions à l'école
L'histoire des religions est un domaine de la connaissance : l'enseigner dans
les écoles n'a rien d'anti-laïque. Mais cela pose de nombreux problèmes
pratiques, en raison notamment de programmes surchargés. Par ailleurs,
cet enseignement, moins prioritaire que d'autres, est déjà assumé
en partie en histoire, en littérature et en philosophie.
Surtout, il est réclamé avant tout par le lobby religieux, prompt
à le restreindre à ses seuls contenus monothéistes. Il
s'agit en fait d'une tentative de combler la chute très sensible de la
pratique religieuse dont sont victimes les églises instituées.
Enfin, la paix confessionnelle reste plus que jamais fragile, et de tels cours
pourraient mener à des dérapages.
Mariage des homosexuels
Les homosexuels sont indéniablement
discriminés, ce qui est contraire aux fondements mêmes de la démocratie
: la citoyenneté ignore les différences, notamment sexuelles,
entre citoyens. Nous apprécions par ailleurs que cette minorité,
contrairement à tant d'autres, revendique l'égalité plutôt
que des droits différents. Inutile donc de rejeter les homosexuels dans
le communautarisme ou de leur réserver un sous-statut spécifique.
Quant aux arguments qu'on oppose à l'adoption d'enfants par des homosexuels,
la plupart pourraient s'appliquer aussi bien à l'adoption par des couples
hétérosexuels : aucune parentalité adoptante, homosexuelle
ou hétérosexuelle, ne présente, du point de vue de l'intérêt
de l'enfant, de garanties inférieures ou supérieures à
la parentalité biologique traditionnelle.
En conséquence, notre association recommande que les couples homosexuels
aient accès tant à l'union civile légale (terme que nous
préférons à celui de "mariage") qu'à l'adoption,
aux mêmes conditions que les couples hétérosexuels.
En revanche, elle n'entre pas en matière sur la question de la procréation
médicale assistée.
Elle assortit sa prise de position de la recommandation suivante: le besoin
de l'adopté prime les désirs de l'adoptant. Ainsi que l'exigent
la loi et la logique, l'adoption doit bénéficier à des
enfants déjà nés. La procréation par mère
porteuse doit rester interdite, l'enfant devant se voir garantir la possibilité
légale de connaître ou d'identifier ses parents biologiques.
N'oublions pas ce principe laïque essentiel :
"Ni discriminations ni privilèges"